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La carotte sauvage (part.1) : les clés pour bien l'identifier

Alors qu'en ce mois de mai personne n'a vraiment pu "faire ce qu'il lui plaît", tant à cause des restrictions sanitaires que du froid et des averses intempestifs, il en est quelques-unes que le temps mitigé n'a pas dérangées, voire même auxquelles il a profité : les plantes sauvages naturellement ! Et aujourd'hui je voudrais vous parler de la carotte sauvage (Daucus carota), ancêtre de notre incontournable légume du potager. Outre sa racine (pas si facile à récolter), ses feuilles, fleurs et graines se révèlent très intéressantes pour leur caractère aromatique (ce qui fera l'objet d'un prochain article !).


Cependant, la cueillette de la carotte sauvage n'est pas toujours aisée. En particulier compte tenu de son appartenance à une famille botanique connue pour ses redoutables plantes vénéneuses. Ainsi est-elle parfois tout aussi "crainte" que recherchée par les cueilleurs inexpérimentés…


Enfin, quand je dis "crainte", ce n'est pas tant la carotte elle même qui fait peur plutôt que ses impitoyables cousines. Dans cet article, je tenterai de vous donner aussi clairement que possible, les critères essentiels à observer pour reconnaître avec assurance la carotte sauvage et surtout LE critère clé !


Inflorescence en ombelle de la carotte_©Daniela Mackova, pixabay license

La carotte sauvage, en bref


Fréquente dans les prairies, en bords de chemins ou parfois dans les jardins, la carotte sauvage est des plus communes dans nos régions. Il s’agit d’une plante « bisannuelle », c'est à dire, dont le cycle de développement s’étale sur deux ans. La première année, elle apparaît sous la forme d’une rosette de feuilles finement ciselées, évoquant celles du persil, difficilement identifiables pour le néophyte (si ce n’est à l’odeur caractéristique qui s’en dégage au froissement !). Au cours de la deuxième année se développe la hampe florale, qui achèvera le cycle par la reproduction. Ainsi dès le mois de mai, nos paysages s’agrémentent de délicates ombelles blanches qui profitent à toute une cohorte de visiteurs : syrphes et autres mouches, abeilles sauvages, coléoptères et papillons, s’empressent de venir y puiser leur réserve de pollen ou de nectar. Plus tard dans la saison, les graines de carotte contribueront à nourrir une jolie punaise rayée de noir et de rouge, le pentatome rayé (Graphosoma italicum).


C'est pour ainsi dire comme une véritable épicerie de quartier pour l'entomofaune environnante. Et là, je dérive un peu de mon sujet, mais vous savez peut-être que je plaide beaucoup pour la cause des insectes, et la leçon à en tirer est que la carotte est décidément un bon allié pour concocter un mélange fleuri à semer dans votre jardin !


Et voilà les jolis pentatomes au milieu d'un buffet de graines de carottes ! ©Dendoktoor, pixabay license

Mais revenons-en à notre sujet, car après ces généralités, il est tant de s'attaquer plus sérieusement (et en détail !) aux risques encourus, et surtout aux critères qui vont nous permettre de distinguer aisément la carotte sauvage. Une étape cruciale, avant même de songer à la cueillette, étant donné que les risques de confusion sont nombreux et peuvent mener à de graves empoisonnements.


Le triste sort de Socrate


Car en effet, la carotte sauvage est une représentante de la grande famille des Apiacées. Cette dernière regorge de plantes aromatiques très appréciées (persil, aneth, fenouil, coriandre, etc.), mais également de terribles empoisonneuses, capables de vous faire passer de vie à trépas. La plus connue d'entre elle est sans doute la ciguë, célèbre pour avoir donné la mort au philosophe Socrate. Quoiqu'il faudrait plutôt parler "des ciguës" pour être exact, car il en existe diverses espèces, toutes aussi dangereuses les unes que les autres (bien entendu, sinon ce serait moins drôle !).


Cependant, il est admis d'après les récits relatant les symptômes des condamnés à mort par l'ingestion du "bouillon" de cigüe dans la Grèce antique, qu'il s'agissait probablement de la grande ciguë (Conium maculatum)[1]. Cette dernière est connue pour provoquer la mort par asphyxie, qui survient suite à une paralysie musculaire provoquée par un alcaloïde puissant : la coniine. L'ingestion d'à peine 6 grammes de feuilles suffit à tuer un adulte en quelques heures ! Le pire étant que vous ressentez absolument tout les bouleversements de votre corps, puisque la conscience n'est jamais altérée [2]


Voilà qui fait froid dans le dos, et il apparaît bien normal pour le néophyte de craindre en premier lieu, une confusion avec cette plante toxique avant partir à la recherche de la carotte sauvage. Aussi, il n'est pas recommandé de commencer par les Apiacées lorsqu'on se lance dans la cueillette, sans avoir aucune notion de botanique. Cependant nous allons voir ici qu'avec l'observation et la maîtrise de quelques éléments clés, il est tout à fait possible de reconnaître facilement la carotte !


N.B. : Attention, un "petit" cours de botanique se profile… Vous êtes prêts ? Partez !


Montre moi ta fleur : je te dirai qui tu es


Je préconise souvent de commencer l'apprentissage de la botanique à la belle saison, lorsque les plantes sont en fleurs. Tout simplement parce que la fleur est l'organe "propre" à une espèce ou une famille de plante (les familles botaniques sont d'ailleurs établie par rapport à l'étude des fleurs) qui varie le moins. Ainsi est-il (souvent mais pas toujours !) plus facile de reconnaître une plante en fleur. C'est en tous cas bien vrai pour notre carotte, et vous allez pouvoir le constater au fil de ces exemples : tant que vous connaissez la forme de sa fleur, vous êtes sauvé !

Pour ces comparaisons, comme il n'a pas toujours été facile de trouver des photos pour illustrer mes propos, j'essaye de vous livrer parfois des schémas, des explications aussi claire que possibles et pour finir un tableau comparatif. 

On commence donc avec la grande ciguë, première cousine toxique identifiée plus haut. Ce premier exemple vous donnera (je l'espère) quelques notions basiques assez utiles de botanique et vous aidera par la suite à éliminer plus facilement les Apiacées "douteuses".


Critères végétatifs


Pour commencer, comparons l'allure générale de nos plantes. La carotte est souvent plus petite que la grande ciguë, mais ce critère n'est pas déterminant. Ce qui va nous intéresser par la suite, c'est la tige. Chez les Apiacées, il est coutume de dire : s'il y a du poil, c'est au poil ! En effet, la plupart des Apiacées comestibles sont plus ou moins velues. C'est bien le cas de la carotte, tandis que la tige de cigüe est entièrement glabre et décorée de macules pourpres, absentes chez la carotte.

Carotte : tige velue et unicolore Ciguë : tige glabre, tachée de pourpre


Voilà qui est assez aisé à comparer à l'œil nu. C'est déjà bien, mais il va falloir aussi utiliser votre nez ! Puisque la carotte sauvage est une plante aromatique, reconnaissable à son odeur caractéristique (vous avez déjà senti les fanes de carottes ? C'est la même chose !). Une odeur pour le moins agréable, tandis que la grande ciguë est connue pour son effluves pestilentielle, souvent comparée à celle de "l'urine de souris". Je vous avoue que je me demande qui a vraiment déjà senti l'urine de souris pour comparer ? Mais passons…


Inflorescences


Donc les critères mentionnés ci-dessus sont déjà d'un grand secours pour reconnaître notre carotte. Mais vous allez voir que c'est encore plus simple quand la plante est en fleur !

Ombelle de carotte sauvage ...et de grande ciguë


Vous noterez que la fleur de carotte porte à sa base une sorte de large "dentelle" finement découpée. En botanique, on appelle ça un "involucre de bractées", pas de panique, je vous explique : les bractées pour simplifier, sont des petites feuilles de forme diverses que l'on trouve à la base des fleurs. Et disons que chez la carotte, elles sont réunies en un organe un peu différent, elles forment cet involucre. Donc si l'on assemble le tout, on a affaire à un "involucre de bractées", expression barbare pour désigner cette jolie dentelle (vous me suivez toujours ?).


Je peux vous dire d'emblée que ce critère permet d'éliminer toutes les autres apiacées toxiques, au moins dans nos régions : voilà une bonne nouvelle ! Vous pouvez constater immédiatement en comparant avec la représentation de la grande ciguë (je sais, c'est un peu "brut" mais je n'ai pas trouvé mieux en photo !). L'ombelle de la grande ciguë porte à sa base de courtes bractées semblables à de petites feuilles, rien à voir avec la dentelle élégante de notre carotte...


En réunissant tous les critères mentionnés vous pouvez déjà éliminer la grande ciguë sans trop de difficultés. Ici un petit tableau récapitulatif pour vous rappeler de ce que vous devez "passer à la loupe".


D'autres toxiques à craindre ?


Nous avons fait le tour pour la grande ciguë, malheureusement, ce n'est pas le tout puisqu'il existe d'autres ciguës, comme indiqué précedemment. La ciguë aquatique (Cicuta virosa) est déjà plus rare, et comme son nom l'indique, très localisée autour des zones humides, contrairement à la carotte sauvage qui se développe dans les prairies. Donc vous pouvez facilement l'éliminer.


Cependant, dans la nature, il est possible de rencontrer assez facilement la petite ciguë (Aethusa cynapium), aussi connue sous le patronyme de "faux persil" ou "ciguë des jardins", un nom qui en dit long sur son abondance dans notre environnement. Encore une fois, on va voir qu'il n'y a pas de doute possible à l'étude des fleurs !


Carotte sauvage VS Petite ciguë


Je vous l'avez promis, vous voyez la différence ? La petite ciguë n'a pas de dentelle comme la carotte, en fait, elle n'a tout simplement pas de bractées à la base de l'ombelle ! Elle porte à la place de longues bractéoles réfléchies à la base de des nombreuses ombellules. Et là, vous vous demandez ce que signifient ces mots savants ? Voilà un petit schéma pour vous expliquer en détail !

Donc, ombelle/ombellule et bractées/bractéoles, vous saisissez ?


La structure principale, l'ombelle est formée par les nombreuses petites "ombellules". Et ces dernières portent parfois également chacune de petites bractées, dénommées "bractéoles". Comme vous l'avez celles-ci sont caractéristiques chez la petite ciguë, et absentes chez la carotte. Et encore une plante toxique éliminée !


Je pourrais continuer ainsi en vous donnant de nombreux exemples, puisqu'il existe d'autres Apiacées dangereuses, tels le cerfeuil penché (Chaerophyllum temulum), ou encore les terribles œnanthes (Œnanthe spp.), etc. Cependant, le critère donné plus haut concernant la fleur de carotte fonctionne dans tous les cas pour éliminer ces dernières. Aussi je pense que vous avez maintenant les "clés" en main, et que vous saurez bien où regarder pour déterminer votre carotte ;)


Alors, bonnes prospections, et belles découvertes ! :)



[1] Les plantes qui tuent, Elizabeth Dauncey & Sonny Larson, p.75, ed. Ulmer, 2019


[2] https://www.toxiplante.fr/monographies/grande_cigue.html




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